Récemment  15 mai - 16 juillet 2020 // Prix Sisley Beaux-Arts de Paris pour la Jeune Création - exposition personnelle Sisley, Paris  09-30 janvier 2020 // and Friends 2020 - EXPOSITION COLLECTIVE Galerie Le Feuvre & Roze, Paris

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AU FIL DES SONGES, Galerie Le Ballon Rouge || exposition collective || 20.03.2017, Paris, France
AU FIL DES SONGES
Galerie Le Ballon Rouge
exposition collective
exposition
20.03.2017
Galerie Le Ballon Rouge : 10 rue des Gravilliers, 75003 Paris, France

https://maacasso.fr/index.php/2017/05/29/196/
PUBLICATIONS
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Texte paru dans l’édition « Au fil des songes » au bénéfice de l’UNICEF, crée par les étudiants du MSc Marché de l’Art et Négociation à l’international (MSc MANI ) des MSc & MBA INSEEC Paris, à travers leur association MAACASSO

Le rêve est un chemin de liberté où l’enfant se crée un univers à l’image de son appréhension du monde, encore à l’étape d’innocence et de découverte. Les œuvres de Karolina Orzelek et d’Astrid Jourdain offrent une réalité déguisée, symbiose entre le réel et le rêve : elles font apparaître chacune une forme de vie mystique porteuse d’une histoire onirique. Une humanité fantastique évolue dans une nature aux couleurs perverties et se mêle ici à des créatures hybrides parfois cachées au milieu de végétations imaginaires. Selon Bruno Bettelheim dans son livre Psychanalyse des contes de fées le jeune enfant se caractérise par sa pensée animiste : il confère la vie à des entités inanimées et fait en sorte de pouvoir communiquer avec elles. Ses interlocuteurs deviennent alors la nature et des créatures hybrides avec lesquelles il pourra tisser des liens. Le rêve est l’espace nébuleux où les expériences de la vie se dessinent à travers des récits sensibles. C’est ainsi que nous allons voyager à travers un univers qui suspend le temps et l’espace dans un monde flottant au-dessus du monde réel.

Perversion du réel : la magie protectrice

Au fur et à mesure de son évolution, l’enfant se confronte aux épreuves du monde. Il prend progressivement conscience que l’univers n’est pas construit à son image mais qu’il instaure un rapport de force avec ses désirs et ses idéaux. C’est ainsi qu’au détour de ses songes il se construit des forces solidaires qui le suivront, tels des compagnons de route, sur le chemin de ses expériences de la réalité. L’enfant cherche à trouver sa place dans un monde qui le met au défi de s’imposer comme acteur de sa destinée. Il invoque alors dans ses rêves la magie qui lui vient à l’aide.

Dans les œuvres de Karolina Orzelek, c’est le paysage qui joue un rôle d’apaisement. Cette jeune artiste polonaise est arrivée à Paris en 2011 pour poursuivre sa formation artistique à l’École nationale supérieure des Beaux-Arts de Paris. A travers ses peintures, elle construit un langage symbolique à la frontière entre réalité et magie, onirisme et chaos. L’aspect narratif de son travail s’exprime sous une forme détournée, visant à préserver le mystère de l’histoire picturale.

Elle applique une peinture à l’huile à peine diluée qui donne ces paysages aux surfaces douces et voluptueuses sur un support de bois, jouant avec les touches et les matières. L’artiste aime travailler avec ce support rugueux, elle apprécie la fibre naturelle du matériau. Karolina Orzelek offre des visions qui sont comme des apparitions, des illusions d’un monde où les couleurs s’affrontent sans se bousculer. L’usage que l’artiste fait des couleurs n’est pas sans rappeler les aplats de Gauguin et la palette des nabis tels que Bonnars ou Valotton. Le rythme chromatique crée une douce dynamique au cours de laquelle se construisent des mondes oniriques. L’artiste boulverse les codes des couleurs : l’herbe est successivement rose, bleue, rouge et blanche, les nuages qui planent au-dessus de l’histoire qu’elle raconte apparaissent sous des tons violets.. La liberté que Karolina prend au travers de ses oeuvres dans l’utilisation des couleurs est à l’image de celle dont les enfants font l’expérience dans leurs songes. La réalité prend un autre visage, ils imaginent à leur convenance, créant un cocon confortable. Dans les rêves, ils sont les maîtres de leur monde.

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Dans le travail de Karolina Orzelek, la perte de repère se traduit par la petitesse de l’humain au milieu d’une nature prédominante et vivante, qui n’est pas sans rappeler les paysages de David Hockney ou encore Peter Doig. La vitalité du paysage se ressent notamment dans les troncs d’arbres qui semblent parfois presque danser. La nature s’impose alors au détriment du personnage dont on ne voit que les contours du visage. Cette recherche d’affirmation de soi en regard du monde se retrouve à travers l’oeuvre A stranger in a strange land. Le personnage se reflète dans une eau translucide, rappelant l’esthétique du miroir, iconographie emblématique de la recherche d’identité. L’effacement des traits du visage évoque également l’aspect fugitif et éphémère de l’histoire que l’artiste raconte dans ses oeuvres. Les tableaux de Karolina Orzelek sont comme des souvenirs vagues dont on a du mal à se rappeler mais qui reviennent à l’esprit sous la forme de sensations et d’émotions. L’artiste travaille d’ailleurs à partir de photographies de ses voyages qu’elle prend comme point de départ pour l’éclosion d’un imaginaire qui va totalement transformer le support photographique. Elle cite notamment l’influence d’Henri Cartier-Bresson et Diane Arbus. Dans ses oeuvres, les corps eux-mêmes sont parfois translucides, évoquant peut-être cette perte de mémoire, le souvenir du moment capturé par la photographie s’effaçant au profit de l’imaginaire sensible. L’oeuvre Dark House le retranscrit très bien : deux corps apparaissent en transparence dans le paysage, comme les fantômes d’un souvenir. On ne parvient pas à se remémorer les visages mais quelque chose de l’ordre du sensible persiste.

Bettelheim déclare que « le rêve répond à des pressions intérieures. » Il y a ici la dimension de révelation de quelque chose d’oublié ou d’intériorisé. Cette démarche de vouloir rendre visible l’invisible apparaît dans l’oeuvre Lost River. Ce tableau, de par ses couleurs, rappelle l’esthétique d’une photographie infra rouge qui fait apparaître des couleurs inexistantes à l’oeil nu, sorte de solarisation.

La solitude, inquiétude majeure chez les enfants, habite les oeuvres de Karolina Orzelek et se traduit par la récurrence de personnages seuls évoluant, perdus, au sein d’une nature imposante. L’oeuvre qui exprime le mieux cette idée est un tableau de la série Wonderland réalisé en 2016. L’espace du tableau est divisé en trois aplats de couleurs, répartis de haut en bas du plus clair au plus foncé. Le noir de la partie inférieure semble grignoter l’espace pictural pour happer le personnage assis au milieu d’un paysage apocalyptique. Le personnage qui pourrait être un enfant paraît tourner le dos a cette surface sombre qui veut l’englober.

Les oeuvre de Karolina Orzelek et d’Astrid Jourdain nous emmènent dans un univers magique où le temps et l’espace sont suspendus. L’association de ces deux artistes bâtit un monde onirique qui exprime tout le mystère du rêve : un espace-temps à la fois refuge chalereux et rassurant et lieu de questionnement angoissant.

Anaïs Raulet, Dualité onirique
Au fil des songes, MAACASSO, Paris 2017

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